Étude 07 / 11 · Essai · Prénoms, France, 1900–2025
En 1900, dix prénoms nommaient un tiers de la France.
Cent vingt-cinq ans de naissances, et une seule question : qu'est-ce qui change vraiment quand les prénoms se diversifient ?
Il y a des chiffres qui ne disent rien tant qu'on ne les a pas regardés vieillir. La part des naissances captée par les dix prénoms les plus donnés en France en est un. En 1900, elle atteint un tiers. En 2025, elle passe sous les 6 %. Entre les deux, cent vingt-cinq ans, deux guerres, une télévision, internet. Et une seule série de tableaux publiés par l'INSEE.
Ce n'est pas le prénom qui a changé, c'est le nombre de ceux qui comptent.
La tentation, devant ce chiffre, est de raconter une histoire de goût : les Français aimeraient simplement davantage la variété qu'avant. C'est probablement vrai, et ce n'est pas ce que la donnée montre. Elle montre quelque chose de plus étroit et de plus solide : dix prénoms suffisaient à nommer un tiers d'une génération, ils en nomment aujourd'hui une naissance sur dix-huit. La concentration a été divisée par plus de cinq. Le goût, non.
Cette distinction compte pour qui doit utiliser le résultat. Une préférence est une opinion sur les gens ; une concentration est une propriété d'une distribution. La seconde peut être remesurée l'an prochain, par quelqu'un d'autre, avec le même code, et elle sera d'accord ou elle ne le sera pas.
La longueur ne dit presque rien.
On pourrait croire que des prénoms plus variés sont plus longs, ou plus inventés. La longueur moyenne bouge à peine sur un siècle. C'est un des résultats les moins spectaculaires de l'analyse et un des plus utiles : il écarte l'explication facile. Ce n'est pas la forme des prénoms qui a changé, c'est la répartition des choix.
Mesurer la diversité plutôt que la raconter.
Une part, même bien choisie, ne dit qu'une chose : le poids du sommet. Pour regarder la distribution entière, j'utilise l'entropie, avec la même définition et le même code pour tous les millésimes et tous les pays. Chez les filles, elle passe de 0,62 à 0,81. Le chiffre n'impressionne pas à la lecture, mais il est comparable d'une décennie à l'autre et d'un pays à l'autre. Aucune anecdote n'en fera autant.
L'entropie a une réputation d'opacité. En pratique, elle répond à une question simple : combien de prénoms faut-il pour tenir la majeure partie d'une génération ? Un chiffre bas dit une liste courte ; un chiffre haut dit une liste ouverte.
Dix prénoms nommaient un tiers d'une génération ; ils en nomment aujourd’hui une naissance sur dix-huit. La concentration a été divisée par plus de cinq.
Quinze pays, une même mesure.
Une diversification française ne prouve pas grand-chose tant qu'on ne sait pas ce que font les voisins. Le même calcul, sur le même millésime (2019) et avec la même méthode, donne des parts qui vont de 7,9 % à 34,3 % selon le pays. La diversification française cesse alors d'être une histoire nationale : elle devient un point sur une échelle où d'autres pays vont beaucoup plus loin, dans un sens ou dans l'autre.
Ce que le seuil cache.
Une limite que je préfère écrire que laisser découvrir : les prénoms rares ne sont publiés qu'au-delà d'un seuil de naissances, et ce seuil varie selon les pays. Tout ce qui passe sous le seuil disparaît des tableaux. La diversification est donc sous-estimée, un peu en France, davantage là où le seuil est haut. Le sens du résultat tient, son ampleur non.
C'est la taxe ordinaire du travail sur données publiques : la partie qui soutiendrait le plus la conclusion est exactement celle qui n'est pas publiée. La réponse honnête n'est pas de la corriger par une estimation inventée sur place, mais de dire dans quel sens les données manquantes poussent la réponse.
Ce que j'en retiens.
Un prénom est une décision privée, prise par deux personnes dans une chambre, une année donnée. Rien n'est plus intime. Et pourtant, agrégée, cette décision produit un fait social d'une régularité frappante : des modes qui montent et retombent à quelques années d'intervalle, des générations qu'on reconnaît à leur prénom. L'analyse ne dit pas pourquoi les parents choisissent ; elle dit à quelle vitesse un répertoire s'ouvre. C'est peu, et c'est déjà une phrase qu'on peut défendre.
Sur les données INSEE, fichiers des prénoms attribués aux enfants nés en France, 1900–2025. Comparaison internationale : quinze pays, millésime 2019, même définition (part des naissances captée par les dix prénoms les plus donnés) et même code. Entropie normalisée des distributions annuelles, par sexe. Seuil de publication des prénoms rares variable selon les pays : la diversification est sous-estimée.
Notebook : chaque chiffre publié est asserté · top 10 en couples prénom × sexe (fusionnés : 31,6 %) · rejoué le 2 novembre 2026 · la page des preuves